Les lunettes intelligentes, un défi pour la vie privée en Afrique du Sud

En 2025, plus de sept millions de paires de lunettes intelligentes Ray-Ban et Oakley ont été vendues, marquant un essor fulgurant de cette technologie. Les ventes ont presque triplé depuis 2023, propulsant ces dispositifs dans le grand public. Selon ABI Research, les expéditions mondiales de lunettes intelligentes devraient passer de 5,9 millions en 2024 à 114,1 millions d’ici 2030. Cependant, cette croissance rapide dépasse largement les cadres réglementaires et éthiques en place.

Un terrain fertile pour les abus

En début d’année 2026, les autorités kényanes et ghanéennes ont identifié Vladislav Luilkov, un vlogger russe, comme l’auteur de vidéos compromettantes tournées à l’aide de lunettes Ray-Ban Meta. Ces enregistrements, réalisés sans le consentement des personnes filmées, ont été diffusés en ligne pour profit. Au Royaume-Uni, une enquête de la BBC a révélé qu’une femme avait été filmée à son insu sur une plage, les images ayant accumulé près d’un million de vues. Un deuxième cas a été rapporté en mai 2026, où une victime s’est vue proposer un service payant pour retirer la vidéo, une forme d’extorsion.

Ces incidents illustrent les risques croissants liés aux lunettes intelligentes équipées de caméras discrètes. Comme avec les smartphones, ces dispositifs facilitent la capture et la diffusion d’images de personnes dans des espaces publics ou privés, sans leur consentement. Les utilisateurs peuvent même accéder à des informations personnelles telles que l’identité et l’adresse des individus filmés, posant ainsi des problèmes majeurs de sécurité et de vie privée.

Des vulnérabilités technologiques inquiétantes

Les lunettes intelligentes, en tant que dispositifs IoT (Internet des Objets), sont exposées à diverses cybermenaces. Des recherches menées par ESET ont mis en évidence des vecteurs d’attaque tels que les vulnérabilités non corrigées dans le firmware, les applications compagnon compromises et les points d’accès Wi-Fi malveillants. Ces menaces peuvent permettre aux attaquants d’accéder à tout ce que voit le porteur des lunettes.

Un cadre légal en mutation

L’Afrique du Sud adapte progressivement son arsenal juridique pour faire face aux abus numériques. Des lois telles que le Cybercrimes Act, la Protection from Harassment Act, le Domestic Violence Amendment Act et le Film and Publications Act encadrent désormais le harcèlement en ligne, les contenus nuisibles et l’abus d’images. Cependant, les lunettes intelligentes posent de nouveaux défis en matière de consentement et de protection des données.

Ces dispositifs capturent des données biométriques en public sans mécanismes de consentement clairs, traitent les images via des prestataires offshore échappant à la surveillance sud-africaine et remettent en question le cadre de consentement du POPIA (Protection of Personal Information Act), conçu avant l’ère des technologies de surveillance portables.

Une opportunité pour l’Afrique

L’Afrique du Sud, en tant qu’économie la plus avancée technologiquement du continent et membre des BRICS, est bien placée pour établir un cadre réglementaire africain sur les technologies portables intelligentes. Le pays pourrait ainsi jouer un rôle similaire à celui du RGPD en Europe, fixant des normes que d’autres juridictions pourraient adopter.

Le moment est propice pour agir et poser les bases d’une gouvernance efficace de ces technologies, afin de protéger les droits des citoyens tout en encourageant l’innovation.