Un conflit juridique autour des cryptomonnaies ébranle les régulateurs africains
En Afrique du Sud, la Reserve Bank (SARB) a gelé les comptes de Kastelo, une fintech spécialisée dans l’arbitrage crypto basée au Cap. L’enjeu ? Près de 4 milliards de rands (246 millions de dollars) soupçonnés d’avoir transité en violation des règles de change. Cette affaire, qui a vu deux rejets successifs par le Tribunal de Johannesburg, dépasse désormais le cadre d’un simple litige commercial pour interroger l’ensemble du continent sur les limites entre innovation crypto et respect des régulations.
Un modèle controversé exploitant une faille réglementaire
Depuis près de dix ans, des Sud-Africains profitaient d’une particularité des contrôles des changes hérités de l’apartheid pour générer des profits réguliers et peu risqués : acheter des cryptomonnaies à bas prix à l’étranger, les revendre avec une majoration locale, et recommencer. Les écarts de prix atteignaient jusqu’à 30 %. Si l’arbitrage crypto n’est pas illégal en soi, Kastelo a poussé plus loin que ses concurrents en permettant à des particuliers peu capitalisés de participer en louant leurs allocations discrétionnaires uniques (Single Discretionary Allowances) pour des montants allant de 2 000 à 10 000 rands par an.
La SARB accuse Kastelo d’avoir utilisé ces allocations pour contourner les règles de change, acquérant des devises étrangères au profit de l’entreprise sans autorisation préalable. Selon les documents judiciaires, la fintech aurait également offert des bonus financiers à des individus pour utiliser leurs allocations personnelles afin d’acheter des cryptomonnaies à l’étranger. Certains clients auraient ainsi mis leurs allocations à disposition sans en comprendre pleinement l’usage.
Kastelo rejette en bloc ces accusations, affirmant agir dans le cadre de ses licences et autorisations existantes. L’entreprise a suspendu volontairement ses services d’arbitrage pendant la durée de l’enquête.
Chronologie judiciaire : une affaire qui s’enlise
Le 24 novembre 2025, la SARB a émis une ordonnance de blocage des comptes de Kastelo chez Access Bank. La fintech a immédiatement demandé les motifs écrits de cette décision. Le 16 décembre 2025, Kastelo a déposé une requête pour faire annuler l’ordonnance. L’affaire, inscrite au rôle urgent pour le 6 janvier 2026, a été rejetée par le Tribunal pour manque d’urgence. Le coup de grâce est venu le 28 juillet 2026 : la division du Gauteng du Tribunal de Johannesburg a rejeté le recours en annulation et ordonné à Kastelo de payer les frais juridiques de la SARB, y compris ceux de deux avocats. Cette décision envoie un signal fort : les tribunaux sud-africains considèrent que la SARB avait des motifs raisonnables de suspecter Kastelo d’avoir violé les règles de change. Kastelo envisage un appel et prévoit une audience au rôle ordinaire plus tard en 2026.
Enjeux politiques et implications régionales
L’affaire prend une dimension politique inattendue. Kastelo a été fondée en 2018 par Mark Burke, actuel responsable des finances du parti d’opposition Democratic Alliance (DA) et figure influente au Parlement sud-africain. Burke a quitté la direction de Kastelo en juin 2024 pour entrer en politique, puis a démissionné de son poste de président en février 2026. Il n’est pas partie aux procédures judiciaires ni visé par l’enquête de la SARB. L’entreprise assure n’avoir jamais financé d’activité politique.
Au-delà de l’Afrique du Sud, ce dossier soulève des questions cruciales pour tout le continent. Le modèle de Kastelo n’est pas isolé, et les lacunes réglementaires qu’il a exploitées existent sous une forme ou une autre dans plusieurs marchés africains. Cette affaire pourrait bien servir de cas d’école pour redéfinir les cadres légaux encadrant l’innovation crypto en Afrique.
L’affaire Kastelo illustre les tensions croissantes entre régulateurs et acteurs de la crypto. Elle pourrait accélérer l’harmonisation des règles financières à travers le continent, tout en servant d’avertissement aux fintechs opérant dans des zones grises réglementaires.