Une révolution qui a fait ses preuves

Depuis plus de vingt ans, le Kenya a bâti sa réputation sur le mobile money, et à juste titre. M-Pesa, né comme un simple outil de transfert d’argent entre particuliers, est devenu le pilier central du commerce moderne kényan. Ce système a révolutionné la manière dont les citoyens paient leurs commerçants, reçoivent leurs salaires, empruntent, épargnent et gèrent leur capital. En juillet 2026, le pays comptait 94,35 millions de comptes de mobile money gérés par 575 400 agents, avec un volume de transactions s’élevant à 728,7 milliards de KES (5,6 milliards de dollars) pour ce seul mois.

L’ombre des succès passés

Cependant, le passé ne doit pas devenir un piège intellectuel. Au Kenya, l’innovation en matière de paiements est souvent réduite à une simple intégration du mobile money. Les banques commerciales rivalisent pour offrir des transferts fluides entre comptes bancaires et portefeuilles mobiles. Les fintechs superposent des applications sur les mêmes infrastructures, tandis que les codes QR des commerçants renvoient systématiquement vers les agents de mobile money. Pendant ce temps, le reste de l’écosystème des paiements nationaux est négligé.

Le potentiel méconnu des cartes de paiement

C’est dans ce contexte que le lancement du schéma de cartes domestiques par Kenswitch prend toute son importance. Cette initiative soulève une question stratégique fondamentale : un pays construisant une économie numérique devrait-il posséder davantage les infrastructures sous-jacentes qui alimentent son commerce intérieur ? En juillet 2026, le Kenya comptait 13,76 millions de cartes de paiement, dont 11,16 millions de cartes de débit. Avec 56 083 terminaux de point de vente (POS), les commerçants kényans ont traité plus de 6,2 millions de transactions par carte, pour un montant total de 27,1 milliards de KES (209 millions de dollars).

L’exemple indien : une inspiration pour le Kenya

Pourtant, une grande partie de l’infrastructure permettant le fonctionnement de ces cartes dépend des réseaux internationaux. Visa et Mastercard ont résolu un problème complexe : rendre une carte émise par une institution utilisable auprès de millions de commerçants et de milliers d’institutions financières à travers le monde. Le Kenya a besoin de cette interopérabilité globale. Un Kényan voyageant à Copenhague, Londres ou New York doit pouvoir payer sans se soucier de la technologie sous-jacente.

Vers une infrastructure de paiement nationale

Mais pourquoi un Kényan faisant ses courses à Nairobi aurait-il besoin de la même infrastructure internationale ? Cette distinction a convaincu certaines des plus grandes économies mondiales de développer des schémas de paiement domestiques en parallèle des réseaux globaux. L’Inde, par exemple, a lancé RuPay en 2012 comme réseau de cartes domestique. Le pays est allé plus loin en créant l’Interface Unifiée de Paiements (UPI), une architecture de paiements domestiques où banques, fintechs, paiements par QR code et cartes interagissent. Les chiffres sont impressionnants : les volumes de transactions UPI sont passés de 5,39 milliards en 2018-19 à 131,13 milliards en 2023-24, tandis que la valeur des transactions a augmenté de ₹8,8 billions (91,8 milliards de dollars) à ₹200 billions (2,09 billions de dollars). L’Inde a même connecté les cartes de crédit RuPay à l’UPI, stimulant ainsi le marché des cartes domestiques.

Conclusion : vers une diversification des paiements

Le Kenya doit tirer des leçons de l’expérience indienne. La révolution des paiements ne peut se limiter au mobile money. Il est temps de diversifier les infrastructures de paiement pour renforcer l’autonomie économique du pays et offrir des solutions adaptées aux besoins locaux.