Alors que le continent africain s’engage dans une course effrénée pour adopter l’intelligence artificielle, un défi fondamental persiste : près de la moitié de la population subsaharienne n’a toujours pas accès à une électricité fiable. Cette lacune menace de freiner les ambitions technologiques du continent, malgré les investissements massifs annoncés dans les centres de données et les infrastructures numériques.
En mai 2024, Microsoft et G42 ont dévoilé un projet de campus de centres de données d’une valeur d’un milliard de dollars au Kenya, alimenté par l’énergie géothermique. Parallèlement, Cassava Technologies et Nvidia prévoient de déployer 12 000 puces spécialisées dans cinq pays africains. Les gouvernements, de la Rwanda à la Nigeria, élaborent des stratégies nationales visant à transformer l’IA en moteur de croissance économique. Pourtant, sans une infrastructure électrique solide, ces ambitions risquent de rester lettre morte.
Selon un rapport du Fonds monétaire international (FMI) publié récemment, l’IA pourrait augmenter le produit économique de l’Afrique subsaharienne de 4 % au cours de la prochaine décennie, à condition que les pays investissent dans l’électricité, les infrastructures numériques et les compétences. Dans le scénario actuel, ce gain pourrait être aussi faible que 0,2 %. Martin Schindler, auteur principal de l’étude du FMI, qualifie ce dernier chiffre de « simple erreur d’arrondi ». L’écart entre ces deux scénarios déterminera l’avenir de l’IA en Afrique.
Un défi d’adaptation plutôt que de disruption
Contrairement aux préoccupations des pays développés concernant la suppression d’emplois par l’IA, l’Afrique fait face à un défi inverse : la technologie pourrait ne pas se diffuser suffisamment pour générer des gains économiques significatifs. La plupart des travailleurs africains sont employés dans l’agriculture, le commerce informel et les services manuels, des secteurs où l’IA actuelle est moins susceptible de les remplacer. Cependant, cela ne signifie pas qu’ils sont à l’abri des conséquences de cette technologie.
Les entreprises africaines pourraient perdre des clients et des contrats face à des concurrents utilisant l’IA pour optimiser leurs opérations. « Pour l’Afrique subsaharienne, la préoccupation centrale n’est pas le risque de disruption technologique, mais la capacité des pays à adopter, adapter et déployer l’IA suffisamment rapidement pour en tirer profit et éviter de prendre davantage de retard », souligne le rapport du FMI.
Des investissements fondamentaux
L’enjeu pour l’Afrique ne réside pas dans la création de modèles d’IA rivaux des leaders mondiaux, mais dans le déploiement d’outils pratiques adaptés aux réalités locales. Cela implique des investissements dans les lignes de transmission, les réseaux fibre optique, les smartphones abordables et la formation des travailleurs. De nombreux États africains sont trop petits pour construire des écosystèmes d’IA complets seuls. Une coopération régionale accrue pourrait permettre de partager les infrastructures et d’harmoniser les cadres réglementaires.
L’adoption, un défi majeur
Seuls 38 % des Africains utilisaient Internet en 2024, contre 68 % de la population mondiale. Le fossé entre la couverture du réseau mobile et l’utilisation effective d’Internet se transforme en un « fossé de l’IA ». Un chatbot peut être techniquement disponible, mais il est inutile pour un marchand de marché qui ne peut pas se permettre un smartphone ou un enseignant qui paie chaque mégaoctet de données.
Le scénario optimiste du FMI suppose que l’IA se diffusera bien au-delà des banques, des entreprises de télécommunications et des grandes startups. Pour générer des gains économiques significatifs, la technologie doit atteindre les petites entreprises et les travailleurs informels qui constituent une grande partie de l’emploi en Afrique. Cela nécessitera des produits conçus autour des réalités locales plutôt que basés sur des hypothèses importées.
Une économie centrée sur les centres de données
L’Afrique compte environ 160 centres de données, selon le FMI, avec près de la moitié concentrés en Afrique du Sud, au Nigeria et au Kenya. Ces trois marchés attirent également une part importante des investissements en cloud computing et en IA sur le continent. Cette concentration soulève la perspective d’une économie des centres de données, mais elle pose également des questions sur l’équité et la répartition des bénéfices technologiques.
En définitive, l’avenir de l’IA en Afrique dépendra de sa capacité à résoudre des défis fondamentaux comme l’accès à l’électricité et la connectivité numérique. Sans ces infrastructures de base, même les investissements les plus ambitieux risquent de rester lettre morte.