Les banques africaines accélèrent leurs investissements en intelligence artificielle, mais près d’un tiers ne mesurent pas leur retour sur investissement. Un paradoxe révélateur des défis de gouvernance technologique du continent.

Alors que la transformation numérique s’accélère en Afrique, les établissements financiers du continent misent massivement sur l’IA pour moderniser leurs opérations. Une étude récente menée auprès de 277 dirigeants bancaires dans 37 pays africains révèle que 83,2% des banques prévoient d’augmenter leurs dépenses en IA au cours de l’année à venir. Pourtant, seulement 67,1% des institutions évaluent formellement le retour sur investissement (ROI) de ces technologies, et 82% des banques sans cadre ROI existentants envisagent malgré tout d’augmenter leurs budgets IA. Ces chiffres, issus d’une enquête réalisée par African Banker magazine en partenariat avec Backbase, spécialiste des plateformes bancaires intelligentes, soulignent un écart croissant entre les dépenses technologiques et leur justification financière.

Un décalage inquiétant entre investissements et mesure de performance

Le rapport met en lumière une tendance préoccupante : 82% des banques sans processus d’évaluation ROI prévoient d’augmenter leurs investissements en IA. Cette approche “tête baissée” contraste avec les bonnes pratiques de gestion financière, où l’expansion des budgets devrait normalement suivre la démonstration de résultats concrets. Les institutions qui mesurent effectivement leurs performances affichent pourtant des résultats probants : 85,1% de leurs projets IA atteignent ou dépassent les objectifs financiers initiaux, et plus de la moitié rapportent des rendements supérieurs aux attentes. Seuls 15% constatent un échec à délivrer la valeur promise.

L’architecture legacy, frein majeur à l’innovation

Parmi les obstacles internes identifiés, l’intégration avec les systèmes existants arrive en tête des préoccupations, citée par la moitié des répondants. Un paradoxe persiste : 55,7% de chaque dollar IT est consacré à l’entretien des systèmes legacy, alors que près de la moitié des répondants jugent ces mêmes infrastructures capables de supporter l’IA. Cette situation crée un potentiel “angle mort” stratégique, selon les auteurs du rapport.

Aymen Daoud, Vice-Président Régional Afrique chez Backbase, résume la situation : « Les banques africaines n’ont pas un problème d’IA, mais un problème d’architecture. Celles qui traiteront l’intégration comme la priorité avant le déploiement à grande échelle dépenseront moins, se conformeront plus facilement et resteront compétitives lorsque les modèles actuels seront remplacés par la prochaine génération. »

La gouvernance de l’IA : un défi organisationnel

L’étude révèle des disparités surprenantes dans la mesure du ROI selon les services : les départements financiers (82%) et technologiques (63,1%) sont les plus rigoureux, tandis que la direction générale ne l’évalue qu’à 50% et les équipes risques/compliance seulement à 48,1%. Paradoxalement, ces derniers sont pourtant en première ligne pour implémenter les systèmes d’IA.

Un autre enseignement clé concerne le choix entre solutions internes et partenariats externes : les banques travaillant avec des fournisseurs tiers mesurent leur ROI à 71,7%, contre seulement 31% pour celles développant leurs solutions en interne. Cette différence significative, qualifiée de « prime du partenaire », suggère que les collaborations externes favorisent une meilleure discipline financière.

Des cas d’usage prometteurs malgré les défis

Parmi les applications les plus impactantes de l’IA dans le secteur bancaire africain figurent :

  • La détection des fraudes et la surveillance des transactions
  • L’évaluation du crédit pour les clients « thin-file » (peu d’historique financier)
  • Les solutions alternatives pour l’inclusion financière

Ces applications pourraient jouer un rôle clé dans l’intégration des populations non bancarisées de l’Afrique subsaharienne au système financier formel.

Perspectives : un optimisme prudent

Malgré ces défis, 86,9% des répondants se déclarent positifs ou très positifs sur le rôle de l’IA dans la banque africaine pour les deux prochaines années. Cette confiance s’explique par le potentiel démontré de l’IA pour résoudre des problèmes concrets, à condition que les banques adoptent une approche plus rigoureuse de gouvernance technologique et d’évaluation des performances.

L’étude souligne ainsi l’importance cruciale pour les institutions financières africaines de combiner innovation technologique et discipline financière, afin de transformer l’essai de leurs investissements massifs en IA.