L’Afrique, berceau d’une révolution technologique en pleine expansion, se retrouve aujourd’hui tiraillée entre deux impératifs : attirer les investissements étrangers et protéger son écosystème naissant. Plusieurs pays du continent ont récemment adopté des mesures restrictives envers les capitaux étrangers, semant le trouble parmi les investisseurs et les entrepreneurs.
Ghana : entre ouverture et protectionnisme
En avril dernier, le Ghana a supprimé l’obligation de capital minimal de 500 000 dollars pour les entreprises entièrement détenues par des étrangers, une mesure saluée comme un coup de pouce majeur pour les startups locales. Pourtant, dans l’ombre, un projet de loi de l’Autorité nationale des technologies de l’information prévoit de réserver les licences pour l’hébergement cloud, les logiciels SaaS et les centres de données aux entreprises entièrement détenues par des citoyens ghanéens. Cette disposition, si elle est adoptée, menacerait directement les partenariats internationaux qui ont fait le succès de pépites locales comme Hubtel et mPharma.
Le ministre des Communications, Samuel Nartey George, a tenté de rassurer en affirmant que cette mesure ne visait pas à exclure les grandes entreprises technologiques. Il a insisté sur la nécessité de protéger et renforcer les capacités des entreprises technologiques locales. Cependant, des voix s’élèvent pour dénoncer un recul potentiel de plusieurs années de progrès dans le secteur numérique.
Kenya : une fiscalité qui inquiète
Le Kenya, autre hub technologique majeur du continent, a récemment proposé un projet de loi fiscale qui pourrait bien refroidir les ardeurs des investisseurs étrangers. Le Finance Bill 2026, déposé le 25 mai, introduit une taxe de 15 % sur les plus-values réalisées à l’étranger lorsque la valeur des actions dépend du Kenya. Cette mesure vise notamment les structures de holding utilisées par les fonds d’investissement pour éviter les taxes locales lors des sorties.
L’Institut des comptables agréés du Kenya (ICPAK) a tiré la sonnette d’alarme, soulignant que cette disposition pourrait s’appliquer à des réorganisations internes légitimes et non seulement aux cas de fraude fiscale. Robert Waruiru, Managing Partner chez Ichiban Tax and Business Advisory, a qualifié cette mesure de cauchemar pour la conformité, rappelant que dans les marchés développés, ce type de taxe vise spécifiquement à empêcher le transfert de profits.
Uganda : une loi controversée
L’Ouganda a également adopté une législation qui suscite des inquiétudes. Le 17 mai, le président Yoweri Museveni a signé la loi sur la protection de la souveraineté, criminalisant la promotion des intérêts étrangers au détriment de ceux de l’Ouganda. Une version antérieure du texte obligeait toute personne recevant des fonds étrangers à s’enregistrer comme agent étranger, une mesure que le gouverneur de la Banque d’Ouganda avait qualifiée de potentiel désastre économique.
Heureusement, cette disposition a été amendée pour ne s’appliquer qu’aux fonds reçus à des fins politiques, épargnant ainsi les transferts de fonds de la diaspora, qui s’élèvent à 2,5 milliards de dollars en 2025, soit 3,8 % du PIB du pays. Néanmoins, cette affaire a ébranlé les partenaires de développement et la diaspora.
Un contexte économique tendu
Ces mesures interviennent dans un contexte de ralentissement des investissements. Selon Africa: The Big Deal, seulement 162 investisseurs uniques ont participé à des deals de plus de 100 000 dollars entre janvier et avril 2026, un chiffre en baisse de 26 % par rapport à la même période l’année dernière. Le financement total des startups africaines a chuté de 13 % sur les quatre premiers mois de l’année.
Face à ce repli des investisseurs étrangers, certains acteurs locaux tentent de prendre le relais. L’Africa Finance Corporation a ainsi lancé un fonds d’investissement de 100 millions de dollars pour réduire la domination étrangère dans les startups. Samaila Zubairu, président de l’AFC, a souligné que le défi majeur n’est plus le talent ou l’innovation, mais le manque de capital institutionnel africain à long terme.
Conclusion : un équilibre délicat
Ces nouvelles réglementations posent la question cruciale de l’équilibre entre protection des intérêts nationaux et nécessité d’attirer les capitaux étrangers pour financer la croissance technologique. Si certaines mesures visent légitimement à renforcer les capacités locales, leur mise en œuvre pourrait bien avoir l’effet inverse en décourageant les investisseurs étrangers dont le continent a tant besoin.
Dans un contexte économique mondial incertain, l’Afrique devra trouver la voie étroite entre souveraineté et ouverture pour construire son avenir numérique.