Les développeurs africains privilégient les solutions chinoises pour leur accessibilité et leur adaptabilité
Ernest Mwebaze, un développeur ougandais et ancien scientifique chez Google, a passé l’année dernière à évaluer des outils d’IA américains et chinois pour créer un système capable de gérer les dizaines de langues locales en Ouganda. Le verdict est sans appel : les modèles chinois l’ont emporté. Alibaba’s Qwen, choisi pour sa performance supérieure sur les langues locales, son coût réduit et sa possibilité de personnalisation, est désormais au cœur du projet Sunflower. Cette plateforme aide les agriculteurs ougandais à recevoir des conseils agricoles et météorologiques dans leur langue maternelle.
Mwebaze n’est pas un cas isolé. Partout en Afrique, des milliers de développeurs font le même choix. Au Kenya, des entrepreneurs utilisent ces modèles pour optimiser les services juridiques et commerciaux. Au Nigeria, ils conçoivent des outils pédagogiques pour les lycéens. Au Ghana, des chatbots locaux voient le jour. Selon une analyse récente de OpenRouter, plateforme agrégatrice de 400 modèles d’IA, les modèles open-source chinois représentent désormais près de la moitié des utilisations, contre moins du quart il y a un an. Sur Hugging Face, 19 des 25 systèmes les plus téléchargés sont chinois.
Pourquoi ce choix massif ?
Les développeurs africains soulignent plusieurs avantages clés des modèles chinois. Tout d’abord, le coût. Moses Kemibaro, entrepreneur basé à Nairobi, explique que les modèles chinois peuvent être jusqu’à 90 % moins chers lorsqu’on prend en compte l’infrastructure informatique et autres dépenses. Cette économie est cruciale dans des marchés où les ressources sont limitées.
Ensuite, la flexibilité. Contrairement aux modèles américains comme ceux d’OpenAI ou Anthropic, qui sont fermés et payants, les modèles chinois tels que DeepSeek, Qwen ou Kimi sont open-source. Ils peuvent être téléchargés et modifiés librement, sans processus d’approbation. Pour les développeurs africains, la fiabilité sur des infrastructures modestes prime sur l’innovation de pointe.
Les entreprises chinoises renforcent leur attractivité en offrant des crédits de calcul gratuits et un soutien technique direct. Alibaba, par exemple, permet une intégration rapide de son programme développeur, contrairement à Anthropic qui exige un processus long et fastidieux.
Un enjeu géopolitique ?
Récemment, sept pays africains, dont le Kenya, l’Éthiopie et l’Afrique du Sud, ont signé des accords de coopération en IA avec la Chine. Paradoxalement, les restrictions américaines sur l’exportation de puces vers la Chine ont accéléré cette tendance. Incapables de rivaliser sur le plan du calcul, les entreprises chinoises misent sur l’open-source pour étendre leur écosystème et conquérir les marchés émergents.
Cependant, les développeurs africains se désintéressent des enjeux géopolitiques. Pour Michael Michie, un développeur kényan, l’origine de la technologie importe peu : « Ce qui compte, c’est qu’elle réponde à vos besoins. » Bernard Momanyi Nyagaka, entrepreneur technologique kényan, observe que les modèles chinois progressent « vraiment, vraiment vite. »
Alors que la Silicon Valley débat de la supériorité technologique, les développeurs africains ont déjà fait leur choix. Leur préférence pour les solutions chinoises reflète une réalité économique et pratique, loin des considérations géopolitiques.