L’Afrique prend le contrôle de ses données

Pendant des années, les infrastructures cloud africaines ont suivi une logique simple : les données générées sur le continent étaient traitées et stockées ailleurs, principalement en Europe ou aux États-Unis. Cette hémorragie de données et de revenus est désormais remise en question. Les gouvernements africains multiplient les initiatives pour localiser leurs données et construire une infrastructure numérique souveraine.

Une révolution législative

Plus de 36 pays africains disposent désormais d’une législation sur la protection des données, ou en phase avancée. Le Nigeria a franchi le pas avec sa loi sur la protection des données, entrée en vigueur en mars 2025. Cette réglementation impose aux grands processeurs de données des audits annuels de conformité. La Banque centrale nigériane va plus loin en exigeant que toutes les données de transactions de paiement soient stockées localement à partir de janvier 2027. Le Kenya a publié une politique cloud exigeant que les données gouvernementales soient stockées dans le pays. Le Rwanda, déjà strict sur la résidence des données, a créé une Agence nationale d’intelligence artificielle, pionnière en Afrique.

‘Nous ne pouvons pas construire une économie de l’IA sur des terres étrangères’ a déclaré Joe Mucheru, ancien secrétaire du cabinet kényan pour les communications.

L’infrastructure prend forme

Cette transformation législative s’accompagne d’investissements concrets. En mars 2026, deux entreprises kényanes ont lancé Servernah Cloud, présenté comme la première plateforme cloud d’IA hébergée souverainement au Kenya. Ce projet vise à traiter les workloads d’IA près des sources de données africaines, faisant passer le continent du statut de consommateur à celui de producteur d’IA.

Au Nigeria, Kasi Cloud se positionne comme le premier hyperscale data centre indigène. Ce projet s’inscrit dans la politique nationale du cloud de 2025 et vise à réduire les pertes annuelles estimées à 850 millions de dollars vers les fournisseurs cloud étrangers. Le marché nigérian des data centres, évalué à 288 millions de dollars en 2025, devrait dépasser le milliard d’ici 2031. MTN investit plus de 240 millions dans un nouveau data centre à Lagos, tandis qu’Equinix consacre 22 millions au développement de son data centre LG3. Rack Centre a mis en service un data centre hyperscale et prêt pour l’IA à Lagos, et Open Access Data Centres prévoit d’étendre sa capacité à 24MW d’ici 2027.

Défis et opportunités

L’Union africaine a adopté une stratégie continentale pour l’IA, mettant l’accent sur la gouvernance des données. Cependant, l’Afrique ne représente actuellement que moins de 1% de la capacité mondiale des data centres. Construire cette infrastructure nécessite d’importants investissements en énergie, connectivité et talents spécialisés.

‘Les data centres deviennent des infrastructures critiques pour l’avenir économique de l’Afrique, mais cette croissance ne se fera pas sans énergie’ souligne NJ Ayuk, président exécutif de la Chambre africaine de l’énergie.

La question qui se pose désormais est de savoir si les gouvernements africains pourront construire suffisamment rapidement leur infrastructure pour capter la valeur des données générées par leurs citoyens, ou si les fournisseurs étrangers ne seront pas les premiers à s’implanter sur le continent.