L’Afrique change de posture face à la technologie. Plus question d’être un simple consommateur. Les ministres des télécommunications du continent veulent désormais influencer les normes internationales avant qu’elles ne soient imposées.

C’est le message fort qui est ressorti de la Conférence des Plénipotentiaires de l’Union Africaine des Télécommunications, tenue à Abuja le 23 juillet. Pour la première fois depuis des décennies, les discussions n’ont pas porté sur l’adoption de nouvelles technologies, mais sur leur gouvernance. Les participants ont souligné que l’Afrique ne peut plus se contenter d’importer des infrastructures et des règles conçues ailleurs.

« Notre continent ne doit plus être un consommateur passif de technologies, standards et plateformes développés sans suffisamment prendre en compte les priorités africaines », a déclaré Sid Ali Zerrouki, ministre algérien des Postes et Télécommunications. Cette prise de position reflète une évolution majeure dans la stratégie technologique du continent.

Une nouvelle ambition stratégique

Longtemps, les débats sur le numérique en Afrique ont tourné autour de l’extension de la couverture internet et des investissements étrangers. Ces objectifs restent cruciaux, mais l’urgence s’est déplacée vers des enjeux comme l’intelligence artificielle, le cloud computing ou la cybersécurité. Ces technologies sont désormais des leviers de puissance économique et géopolitique.

Les gouvernements africains prennent conscience qu’ils ne peuvent plus simplement appliquer des règles définies ailleurs. Cette prise de conscience les pousse à se préparer activement pour la Conférence des Plénipotentiaires de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT) prévue en 2025 à Doha. Lors de cet événement, les pays négocieront les standards qui façonneront l’économie numérique mondiale.

Cette dynamique s’inscrit dans une tendance globale. L’Inde développe son propre écosystème numérique, l’UE impose ses régulations avec le RGPD et la loi sur l’IA, tandis que les États-Unis et la Chine considèrent les semi-conducteurs comme des actifs stratégiques. L’Afrique entend désormais jouer dans cette cour.

L’économie africaine, un atout pour peser dans les négociations

« Trop longtemps, les politiques technologiques mondiales ont été élaborées sans représentation suffisante des priorités africaines », a déclaré le vice-président nigérian Kashim Shettima. Cette affirmation gagne en crédibilité grâce à la croissance économique du continent.

Selon le GSMA, les technologies mobiles ont généré 220 milliards de dollars en valeur économique en Afrique en 2024, soit environ 8% du PIB continental. Ce chiffre devrait atteindre 270 milliards d’ici cinq ans. De plus, l’Afrique possède la population la plus jeune au monde, avec plus de 60% des habitants âgés de moins de 25 ans. Ce vivier de jeunes consommateurs numériques représente un marché prometteur.

Unité et défis pour une voix africaine commune

Malgré ces atouts, les pays africains restent des acteurs mineurs sur la scène internationale. C’est pourquoi l’unité est devenue un thème central à Abuja. « Nous devons continuer à investir dans la préparation technique, renforcer la coopération régionale et parler d’une seule voix lorsque nos intérêts convergent », a déclaré Bosun Tijani, ministre nigérian des Communications.

Cependant, atteindre cette unité s’annonce complexe. Les approches en matière de gouvernance technologique varient considérablement d’un pays à l’autre. Certains privilégient la protection des données, tandis que d’autres misent sur l’innovation ou l’inclusion numérique. Les cadres juridiques et les priorités économiques divergent aussi.

Par ailleurs, des pays comme la Zambie, le Ghana et l’Éthiopie, confrontés à des crises de dette, plaident pour une restructuration plus agressive de la dette mondiale. Ils pressent à la fois les créanciers occidentaux et les prêteurs bilatéraux comme la Chine pour obtenir un allègement plus large.

L’Afrique est donc à un tournant. Elle veut non seulement consommer la technologie, mais aussi en définir les règles. Pour y parvenir, elle devra surmonter ses divisions et parler d’une seule voix.