Le Kenya ambitionne de devenir le hub africain de l’intelligence artificielle. Son projet de politique sur les technologies émergentes marque un tournant stratégique, bien au-delà d’un simple cadre réglementaire. Ce document propose une refonte profonde de l’économie de l’IA dans le pays, avec des implications majeures pour les acteurs locaux et internationaux.

Une dépendance stratégique qui coûte cher

Jusqu’à présent, le Kenya a surtout été un consommateur d’IA plutôt qu’un acteur de son développement. Les solutions déployées - chatbots, détection de fraudes bancaires ou diagnostics médicaux assistés - reposent sur des infrastructures étrangères. Les modèles d’IA sont principalement développés aux États-Unis et en Chine, les puces spécialisées proviennent de Nvidia, et l’infrastructure cloud est souvent hébergée à l’étranger. Cette dépendance fait fuir une part importante de la valeur économique générée par l’IA vers les géants technologiques mondiaux.

Le projet de politique identifie clairement ce modèle comme une vulnérabilité stratégique. Il souligne que cette dépendance affaiblit la souveraineté des données, limite le contrôle national sur les actifs numériques et empêche le Kenya de capter la valeur créée par l’IA.

L’IA comme infrastructure nationale stratégique

La proposition kényane rompt avec l’approche traditionnelle en classant l’IA parmi les infrastructures nationales critiques, au même titre que les transports ou l’énergie. Cette vision ambitieuse vise à positionner le Kenya non seulement comme utilisateur, mais aussi comme producteur, régulateur et partenaire international de confiance dans l’économie intelligente.

Contrairement aux débats internationaux qui se concentrent souvent sur les risques (deepfakes, biais algorithmiques), le Kenya pose une question économique fondamentale : qui devrait contrôler l’infrastructure, les talents, la propriété intellectuelle et les opportunités d’investissement créées par l’IA ?

Les vrais gagnants pourraient être les infrastructures

Les principaux bénéficiaires immédiats de cette stratégie ne seront probablement pas les entreprises d’IA elles-mêmes, mais plutôt les industries qui rendent l’intelligence artificielle possible. Le projet insiste sur le besoin d’investissements dans les centres de données locaux, l’infrastructure cloud souveraine, les systèmes sécurisés et la connectivité numérique.

Cette approche élargit considérablement la définition de l’infrastructure IA pour inclure les centres de données, les réseaux fibre optique, les fournisseurs cloud et même les systèmes électriques. Le Kenya reconnaît ainsi que la course à l’IA se gagne autant par le contrôle des infrastructures que par le développement d’algorithmes.

Un changement de paradigme industriel

Traditionnellement, les investissements technologiques au Kenya étaient laissés aux mécanismes du marché. Le projet de politique marque un virage interventionniste, avec l’État qui entend orienter stratégiquement ces investissements. Cette approche pourrait permettre au Kenya de capter une part plus importante de la chaîne de valeur de l’IA, tout en réduisant sa dépendance aux technologies importées.

Si cette politique est adoptée, elle redistribuera les cartes dans l’économie numérique kényane. Certains acteurs internationaux pourraient voir leurs avantages compétitifs s’éroder, tandis que les entreprises locales spécialisées dans les infrastructures critiques pourraient bénéficier d’opportunités sans précédent.