Depuis fin août, les YouTubers kényans reçoivent des notifications de Google leur demandant leur numéro d’identification personnelle KRA avant le 1er octobre. Une mesure qui a suscité une vague de réactions sur les réseaux sociaux, avec des personnalités médiatiques partageant des captures d’écran et alimentant le débat. Abel Mutua, acteur et créateur de contenu, résume l’inquiétude générale : « On peut nous taxer, mais où va cet argent ? »

Cette taxe n’est pas nouvelle. Le Finance Act 2023 l’a instaurée à hauteur de 5 % sur la monétisation des contenus numériques pour les créateurs résidents, contre 15 % initialement proposés. À l’époque, cette réduction était présentée comme un compromis. Kimani Kuria, président du comité des finances et de la planification, avait justifié cette mesure en alignant les créateurs numériques sur d’autres professions comme les avocats ou les comptables, soumis au même taux de 5 %.

La loi est entrée en vigueur le 1er juillet 2023, mais son application effective change la donne. Pendant trois ans, cette taxe existait surtout sur le papier. Les créateurs devaient se déclarer eux-mêmes et régler leurs impôts en fin d’année, un système reposant sur l’autodéclaration. Aujourd’hui, Google effectue directement la retenue à la source, prélevant 5 % des revenus mensuels avant leur versement aux créateurs. Cette première retenue concerne les gains de septembre 2026, payés en octobre.

Les créateurs qui ne fourniront pas un numéro d’identification vérifié d’ici le 1er octobre verront leurs paiements bloqués. La Digital Content Creators Association of Kenya (DCCAK) a demandé au Trésor national et à la KRA de suspendre cette mise en œuvre, qualifiant le processus d’« embuscade ». L’association dénonce un délai trop court pour se conformer à une obligation légale en vigueur depuis 2023, sans consultation préalable sur son administration.

Le problème structurel réside dans le fait que les 5 % sont prélevés sur le chiffre d’affaires brut, et non sur le bénéfice net. Un créateur gagnant 100 000 KES perd ainsi 5 000 KES avant même de déduire les coûts comme l’abonnement internet, le matériel ou la location de studio. Pour les petits créateurs aux marges faibles et irrégulières, cette retenue peut rendre difficile le recouvrement des coûts de production. Les créateurs établis, avec des revenus stables, absorbent plus facilement cette charge, mais c’est la croissance du secteur qui dépend des nouveaux talents.

Une autre source de confusion concerne l’interaction entre cette retenue et l’impôt annuel sur le revenu. La KRA décrit la taxe comme un crédit d’avance contre la responsabilité fiscale finale du créateur, et non comme une imposition définitive. Cependant, la DCCAK souligne que les créateurs n’ont pas reçu de directives claires sur la manière dont ce crédit apparaîtra dans leurs comptes KRA, comment le réclamer ou combien de temps prendront les remboursements si la somme retenue dépasse ce qu’ils doivent réellement. Cette incertitude laisse planer le doute sur le montant réel payé : 5 % ou potentiellement plus.

Le Kenya se distingue ainsi de la plupart des marchés africains. Google ne retient pas les taxes locales sur les paiements AdSense au Nigeria ou en Afrique du Sud, où les créateurs doivent déclarer eux-mêmes leurs revenus de plateforme. La Tanzanie a introduit une taxe similaire de 5 % sur les créateurs de contenu numérique via son Finance Act 2024. Les réglementations fiscales nigérianes appliquent également un taux de 5 % sur les redevances versées aux créateurs. Cependant, dans ces pays, l’application reste inégale.

Malgré les protestations en cours, le délai du 1er octobre est maintenu pour l’instant. Les créateurs qui ne se conformeront pas ne seront pas payés. La taxe arrive, qu’ils soient prêts ou non.

Un modèle qui pourrait inspirer l’Afrique ?

Le Kenya montre la voie en matière de fiscalité des revenus numériques, avec une application concrète par les plateformes elles-mêmes. Cette approche pourrait servir de modèle à d’autres pays africains cherchant à formaliser les revenus des créateurs en ligne. Cependant, elle soulève aussi des questions sur l’équité et la soutenabilité pour les plus petits acteurs du secteur.

Alors que le débat continue, une chose est sûre : l’industrie des créateurs de contenu au Kenya est en train de vivre une transformation majeure, avec des implications qui pourraient redéfinir le paysage numérique du pays.