Le Kenya s’apprête à révolutionner les règles du jeu pour l’industrie mondiale de l’externalisation en imposant des salaires minimums et un accès à la santé mentale pour les travailleurs de l’IA. Cette initiative, qui pourrait profondément transformer l’économie du secteur, intervient après des années de critiques concernant les conditions de travail précaires et l’exposition à des contenus traumatisants.
Un cadre réglementaire ambitieux
Le gouvernement kenyan prévoit d’adopter une politique exigeant des entreprises de technologie et des sociétés d’externalisation qu’elles respectent des normes locales strictes en matière de protection des travailleurs. Ces nouvelles règles, détaillées dans un projet de document du ministère des Technologies de l’information et de la Communication (ICT), incluent des garanties contre les contenus nuisibles, un accès à la santé mentale et une transparence accrue dans les contrats de travail.
Les directives occupantes, qui seront publiées prochainement, établissent des standards minimums pour les contrats écrits, le soutien psychologique, les mécanismes de réclamation et les conditions de travail. Cette mesure fait suite à des années de plaintes de la part des travailleurs kenyan employés par des sociétés d’externalisation servant des géants technologiques comme OpenAI et Meta.
Des conditions de travail inhumaines
Les travailleurs kenyan effectuent des tâches essentielles mais éprouvantes : modération de contenu, annotation de données et évaluation de la qualité des systèmes d’IA. Ils sont exposés quotidiennement à des images violentes, des contenus autodestructeurs, de l’exploitation d’enfants et des scènes de viol. Pourtant, ils reçoivent peu ou pas de soutien psychologique adéquat.
Le salaire horaire de ces travailleurs varie entre 1,46 USD et 3,74 USD, soit bien en dessous des 21 à 27 USD perçus par leurs homologues américains. Certaines enquêtes révèlent que certains employés gagnent à peine plus que le salaire minimum horaire kenyan, soit environ 1 USD. Le salaire mensuel minimum dans les grandes zones urbaines du Kenya s’élève à environ 125 USD.
Vers une rémunération équitable
Le projet de politique propose un cadre de référence pour les salaires, aligné sur les taux internationaux pour des rôles équivalents. Les entreprises employant des travailleurs kenyan dans le secteur de l’IA devront divulguer leurs structures salariales par rapport à ces benchmarks, dans le cadre d’un mécanisme de conformité.
Le Kenya est devenu en cinq ans un hub mondial pour l’annotation de données et la modération de contenu, grâce à sa main-d’œuvre anglophone qualifiée. Les entreprises technologiques externalisent ces tâches vers des pays comme le Kenya pour réduire leurs coûts de main-d’œuvre tout en se distanciant juridiquement des relations d’emploi.
Une régulation historique
Cette intervention réglementaire intervient alors que le projet de loi sur l’IA du Kenya, adopté en 2026, progresse au Parlement. La loi introduit un cadre basé sur les risques et crée le poste de commissaire à l’IA, chargé de classer les systèmes et d’accorder des approbations.
Cependant, les militants estiment que la loi ne va pas assez loin pour traduire ces préoccupations en protections concrètes pour les travailleurs. Plus de 35 employés technologiques ont déposé une plainte juridique historique exigeant que l’exposition à des contenus numériques toxiques soit reconnue comme un risque professionnel nécessitant une assurance spécialisée et des soins psychiatriques.
La fin de l’externalisation non régulée ?
Cette initiative du Kenya suggère que l’ère de l’externalisation non régulée pourrait toucher à sa fin pour l’industrie mondiale de l’IA. Les entreprises ont jusqu’à présent bâti leur infrastructure de formation sur une main-d’œuvre bon marché dans les pays du Sud global. Les nouvelles règles kenyanes pourraient bien redéfinir les normes éthiques et économiques de ce secteur en pleine expansion.